Un temps pour tout

19/10/2018

Le monde crie à l'urgence, l'ambulance du temps n'arrive plus à suivre, le gyrophare tournoie dans les ténèbres, sa lumière bleutée annonce encore et encore, la fuite en avant, rien ne l'arrête, la course effrénée s'intensifie, surtout ne pas s'arrêter, surtout ne pas descendre, rester coûte que coûte, pourtant...

Le Temps se compte et se décompte, il s'égrène sur le cadran d'une montre, parfois le balancier d'une ancienne horloge rappelle que l'ancien savait la valeur de son bruit inlassablement rythmé, il savait le vieux là-bas , les yeux fermés, rien qu'à l'oreille, obéir à l'impératif du moment , sans courir après demain, sans retarder l'aiguille soumise à sa grande sœur minutée, secondée  par l'invisible parfait.

Le vieux ne parlait pas , il regardait, sentait, obéissait, le temps avait gravé dans sa mémoire la raison des saisons, la senteur des fleuraisons passées et à venir, les prémices venteux d'un automne, le froid hivernale, la renaissance d'un printemps invariablement conduit par le Temps au dessus de tous les temps.

Il savait le vieux, qu'il y avait un temps pour tout, ce savoir il l'avait eu en héritage de ses pères , comme on veille sur le feu conducteur de vie, de chaleur, de victoire, de bien-être.

Il savait que chaque chose avait son propre temps, que rien ne servait à précipiter les choses, elles ne feraient que se gâter et ne produiraient que du mauvais.

Il savait le vieux que sous le soleil, sur sa terre aride à travailler les semences, rien ne servait à courir plus vite que le temps, à mépriser ce que le Temps dictait pour la réussite de l'ouvrage.

Le vieux, ne jouait pas avec la raison, encore moins avec le Temps, il vivait à son rythme , en acceptant son déroulé, ses étapes, il savait , le vieux que c'était à ce prix qu'il remporterait la victoire de la vie ici bas et celle à venir.

Le vieux, d'aucun disent que sa sagesse lui venait de sa mère, d'autres y voient plutôt un cadeau d'en-Haut, le vieux , l'ancien, l'ancêtre, à l'attribut multiple, tisse heure après heure, mois après mois, l'histoire d'une vie qui s'adapte à chacun à travers les âges, les siècles, les millénaires.

Le vieux savait qu'une vie entière se mesure aux étapes douloureuses, vivifiantes, éprouvantes, victorieuses, laborieuses, paresseuses, à la fois vides et remplies.

Le vieux, a dû naître , naître à la vie ici-bas, traverser les affres d'une première souffrance, d'une première séparation, quitter un nid douillet, fragile, à la merci d'un monde hostile, il a fallu vivre, lutter et se faire une place là où l'étiquette d'un modèle familial n'avait pas forcément beau rôle ni bonne moralité, le vieux il était issu d'une drôle d'histoire, second d'une fratrie il s'est retrouvé l'aîné, seul rescapé, le premier ayant payé le prix d'une sombre époque de luxure et de désobéissance, le crime ne reste jamais impuni...

Le vieux savait déjà qu'il lui faudrait plus que l'appui des hommes, le vieux savait que naître amenait aussi la mort, son frère en était l'illustre exemple. Le vieux savait qu'il fallait respecter les plans inscrits avant notre propre existence, rien ne servait de lutter contre la mort, elle arrivait quand on ne l'attendait pas, elle était de toute façon le dernier invité, le dernier lien entre la vie et l'après, elle venait , elle vient , elle viendra, il fallait vivre avec, sans oublier les étapes de la vie pour ne pas provoquer sa venue prématurée...

Le vieux a dû planter sa vie , sa propre existence dans un champ aride rempli de pierres , confronté à la haine, la jalousie, l'envie, le meurtre. Il lui a fallu déraciner ce qui était avant lui, ce qui empêchait sa croissance, le vieux a retourné le champ de sa vie, il a nettoyé les racines profondes d'un vécu qui ne lui appartenait pas mais qui faisait de lui l'enfant issu d'un drôle de couple, son père en avait encore et toujours le sang sur les mains, sa mère par complicité avait laissé faire...

Le vieux a dû tuer les rumeurs, les dires, les imprécations, le vieux a dû faire taire le mépris, la rancune, l'incompréhension, le vieux savait que le Temps jouait la partition du pardon, de l'oubli, que rien ne se construisait sur un champ rempli de pierres, il fallait enlever, tuer.

Le vieux savait le prix d'une démolition d'une vie basée sur un passé peu glorieux, démolir ce que les autres avaient construit de néfaste pour vivre, démolir les ténèbres pour faire une brèche à la Lumière, laisser la Vie prendre le pas sur la mort avant l'heure, le temps toujours le temps...

C'est à ce prix que le vieux a bâti sa vie, une vie de sagesse, de lumière, d'exemple, du moins un temps, parmi le Temps imparti, jusqu'à ce que le temps de la désobéissance l'emporte sur le temps de l'Amour de la sagesse.

Il a dû apprendre à guérir , le vieux, guérir de ses vieux démons, ces fantômes qui habitaient avec lui par la faute de ses parents, cet amour qui les unissait , basé sur le meurtre, le mensonge, le sordide. Il savait le vieux, qu'on ne peut vivre sans guérir de ses plaies, des secrets de famille, secret de polichinelle qui plus est.

Le vieux a pleuré plus souvent qu'à son heure, en secret, seul, pas facile d'être second premier, le pays entier parlait encore des larmes de sa mère, du jeûne de son père, du repas au lendemain du souffle qui a quitté le petit être fruit du péché. Personne n'avait compris.

Il lui a fallu apprendre à pleurer en son temps, pour pouvoir rire avec raison. Rire sans pleurer c'est comme pleurer sans jamais rire, ça n'a pas de sens, le Temps , toujours et encore.

Il a fallu au vieux ramasser les jets , les piques, le venin des autres, il les a essuyé comme on ramasse des pierres, puis il a compris le vieux qu'il fallait les lancer à son tour, renvoyer à l'envoyeur, se défaire des liens qui l'enserraient par les paroles maudissantes reçues comme un cadeau empoisonné. Alors le vieux a ramassé une à une les malédictions , ces pierres aux angles coupants, il les a retourné sans scrupule, il a délié dans les cieux ce que les hommes avaient lié sur la terre.

C'est à ce prix là que le vieux a pu embrasser, embrasser la vie, les instructions de son créateur, il était libéré de tout poids ancestral, il était vivant, la sagesse animait le Temps de son cœur, de ses pensées, de son vouloir et de son pouvoir, il était libre, libre de vivre, d'embrasser, d'aimer. Il pouvait caresser l'espoir de réussir, caresser la vie, l'amour, l'amitié, il pouvait enfin caresser l'espérance, la délivrance.

Le vieux savait que c'est en cherchant l'espoir perdu, cette cité perdue, ce jardin perdu, qu'il en trouverait le chemin d'accès. Le vieux pouvait partir en quête du royaume à venir, il était libéré de ses chaînes, il avait un champ propre , sans racine du mal, il avait accepté un temps de perdre du temps, de soi, il savait qu'il faut  perdre pour gagner. On ne gagne jamais sans donner au Temps le temps de perdre.

A vouloir conserver la vie, il savait le vieux qu'il la perdrait, il a lâché prise le vieux, l'obscurité s'est dissipée, la vérité s'est faite jour, il n'a conservé que le souffle du discernement, la sagesse lui a été donné en récompense.

Le vieux a détricoté l'avant pour faire vivre le présent, il savait le vieux, qu'il lui fallait passer par le déchirement d'un choix crucial, l'engagement avec son Créateur, loin des dogmes imposés par la cour royale des hommes. Il a laissé le potier coudre son outre déchirée, cette vie en balance entre le passé et le futur, il savait le vieux, qu'on ne rafistole jamais une vieille outre, au risque de la déchirer. 

Il a appris à cette étape , le vieux qu'il fallait mieux se taire que de vouloir nier l'évidence, le Temps lui rappelait que la parole cause bien des dégâts, la bouche amène aussi bien la vie que la mort. Le vieux préférait laisser le temps au temps, quand on déchire sa vie souillée, il vaut mieux se taire, rester dans le silence, le chirurgien de nos âmes se tient prêt avec l'aiguille du temps pour coudre ce qui doit être réparé.

Le vieux attendait l'heure, le temps de parler, il ne fallait  rien de souiller qui ne sorte de sa bouche, il fallait le temps au temps par le silence le nettoyage se faisait, pour que la bouche puisse livrer pureté et sagesse.

Le vieux savait qu'Aimer en premier était inscrit dans le Temps d'abord, pour pouvoir Haïr à juste titre. Il savait , le vieux que plus l'on sait aimer, mieux l'on sait haïr sans se tromper, discerner vient avec aimer, à défaut le vieux savait qu'en inversant le temps, il risquait fort d' Haïr ce qui est à aimer, et aimer ce qui est à Haïr.

Aimer devenait pour lui, le gage de l'obéissance à son Créateur. La sagesse lui donnant alors le feu vert d' Haïr pour la cause du royaume à venir.

Le vieux savait qu'il lui fallait d'abord faire la guerre à ses propres pensées, ses maux qui le rongeaient , il lui fallait se plonger dans un combat sans merci , gagner contre les ténèbres pour enfin faire la Paix, paix avec lui-même, avec sa famille, les autres, il pouvait dès lors prier pour eux , pour lui, 

Le temps qui s'égrène il savait le vieux, écouter le balancier de sa vie, rythmé par le Temps,

Le vieux savait qu'il y a un temps pour tout, et que chaque chose a son heure sous le ciel.