DAPHNE

22/02/2019

Tu es arrivée avec toute ta fraîcheur, toute ta jeunesse, nos yeux se sont croisés un instant, j'étais trop fatiguée, calée dans mon siège d'avion, j'ai cru que tu ne parlais pas français, j'ai tourné la tête de l'autre côté, pardon.

Le retour en diaspora sonne toujours le glas dans ma vie, dans mon cœur et dans mon âme, comme un saut dans le vide sans parachute, sans comprendre, sans réponse à cette fichue question "pourquoi ?".

L'avion a décollé me laissant dans ma lassitude, j'ai sombré dans un sommeil profond, sans doute réparateur, mes poumons et mon système ORL toujours autant en lutte contre l'invasion de microbes qui ont décidé de m'en faire voir de toutes les couleurs.

Il restait deux heures de vol, je crois, quand quelque chose d'inhabituelle s'est produite, c'est comme si nous nous découvrions l'une l'autre, comme si toi la fringante juive, parce que tu es née de mère juive, tu passais outre mon automne bien visible, le contact a eu lieu, je ne sais plus comment mais c'est comme si nous nous connaissions depuis toujours.

Je t'observais manger ta pita au pain complet bourrée d'aliment végétarien, parce que ça aussi je l'ai vite compris, tu es du genre planète-écolo.. Je te dirai, puisque la probabilité que tu lises ces lignes est égale à celle que j'aille un jour faire un aller-retour sur Mars, je te dirai donc, que l'odeur de ton sandwich ne m'a guère inspirée, bien au contraire.

Ce sont mes réflexions spontanées qui t'ont fait éclater de rire, décidément je fais beaucoup rire, et en prime , à ce qu'il parait, j'ai un rire communicatif, tant mieux  , j'amène la vie et non la mort, au vue de ces multiples visages de mort-vivant, c'est un plus.

Te voilà à rire aux éclats, et de dire "j'adore votre pragmatisme". Très vite tu t'es livrée, ta vie, tes origines, j'avoue pour te dédouaner, que je ne me suis pas gêner pour te poser des questions quelques peu personnelles, mais tu avais ce regard d'un bleu profond entouré d'une crinière couleur renard flamboyant qui m' a séduite d'emblée.

Te voilà à parler de toi, et tout naturellement ta question principale , comment assumer sa "juiverie" comme tu disais au départ...j'ai souri , je t'ai lancé que tu n'assumais rien du tout puisque tu n'avais pris aucune décision, tu jonglais entre le rien, le néant , sans doute importé par ton paternel non -juif, et cette attirance au fond de toi de ton identité, celle que tu as puisé chez ta maman. 

Pourtant selon tes dires, aucun de tes parents ne sont pratiquants, mieux, ils sont libérés ...quoi que...

Au détour d'une phrase, d'une de mes questions, te voilà qui essuie tes yeux, ce ciel si magnifique dans ce visage si doré, tu retiens tes larmes, tu avoues être secouée, tu es émue. Je t'observe et je te lance avec tout l'amour d'une mère, que tu es en pleine crise identitaire, que de toute façon tes racines t'appellent, qu'il n'y a pas de hasard...

Tu remontes dans tes souvenirs, tu me fais part de toutes tes réunions familiales avec des membres de ta famille de "religieux" comme tu dis si bien. Tu prends soudainement conscience que l'on peut être juif sans pour autant tomber dans le piège des rites et des traditions imposés par les hommes, l'essence même de la vie c'est d'être en harmonie avec soi-même, libre dans son identité , heureuse dans son affranchissement.

Tu es artiste, lancée dans la musique, tes parents te soutiennent, tu vis en Allemagne pour tes études, étrangement tu es retournée sur les pas de ton ancêtre ashkénaze, tu en prends également conscience.

Te voilà stupéfaite de notre rencontre, de notre partage, tu saisis qu'au final tout est conduit, et qu'il te faut désormais prendre TA décision, pas celle d'une famille, d'une société, mais la tienne. Alors seulement commencera la phase d'assumer, pas avant. A nouveau tes yeux se brouillent, tu relèves ta jolie tête, tu prononces gravement, "vous m'avez fait prendre conscience de ce que je dois faire "....

Puis tu repars dans ta vie passée, tu témoignes d'instants difficiles dans tes études antérieures, tu auras tenu bon, jusqu'au bout et tu auras gagné la bataille, ...je te lance "c'est normal, c'est le propre du peuple juif, plus on le torture plus il tient bon, plus on lui met des bâtons dans les roues, plus il relève le défit, vous êtes juive , votre sang qui coule dans vos veines vous appelle"...

Tu résistes pour ne pas pleurer.

Deux heures, qui ont sonné comme deux minutes, nous atterrissons, tu me regardes avec un soleil dans tes yeux, un visage resplendissant, je vois la vie dans ton doux visage, tu me dis "je ne parle jamais avec les gens comme ça, c'est la première fois..., merci pour ce moment, merci ..."

Je t'ai dit pendant notre partage qu'une fois ton choix fait, une fois que tu accepteras ta judaïté, ton chant, toi la chanteuse d'opéra, sera si magnifique que tu seras semblable à cette précieuse rose , encore fermée qui promet tant de parfum, qu'une fois ouverte elle embaumera au-delà de toute espérance, tu as saisi le message, tu as acquiescé "oui , je me souviendrai de vous, c'est certain"

Nous n'avons échangé aucune coordonnées, nous n'en ressentions ni l'une ni l'autre le besoin, tout avait été dit, nous savions toi et moi, que ce voyage ensemble était inscrit quelque part dans l'univers, voulu par Elohim, je t'ai rappelé ton peuple, ton pays, la Torah, la vie, la liberté en Adonaï, tu as reçu et accepté le message, tu es partie en ne disant plus "juiverie" mais "je suis juive"....

Je t'aime tant Daphné, toi la fleur voulue et aimée par Adonaï, tu es en chemin, tu reviens à la maison de notre Aba , le reste, le salut, appartient à un autre moment, un autre instant , un autre semeur, il fallait commencer par le début, que tu choisisses de revenir à tes racines, toi qui sans pratiquer aime le vendredi soir, parce que, comme tu dis avec un regard espiègle,  c'est "repos" c'est shabbat....sourire