Tranches de Vies, suite3

07/11/2018

Le rejet de ce qui n'est pas nous, pas conforme à nos habitudes, nos règles d'hygiène, sonne toujours plus fort quand surgit devant la foule ce qui gêne, ce qui fait détourner la tête, ou pire regarder avec mépris.

La nuit est tombée rapidement, Israël est au centre du Temps qui se décompte dès le matin aux aurores et s'achève brutalement à la tombée de la nuit , comme disait ma Grand-mère, cette chère Bonne-Maman, ici on se couche avec les poules...Il est 5H.

Israël au cadran de 12 H bien loin des 24 imposées par l'occident malade de folie se faisant dieu à la place d'Elohim.

Les rues s'emplissent de cette foule fourbue par la longue journée, elle s’amoncelle dans les trams, les bus, elle grossit au fur et à mesure des stations, le miracle se produit à chaque arrêt, plus de place, et pourtant le bus reçoit encore et encore ces êtres harassés de fatigue. j'assiste à chaque fois, médusée, à se "remplissage" qui défit les lois physiques...parfois cela me rappelle  une sombre époque où nos biens-aimés étaient entassés comme de vulgaires ballots de marchandises.

Cette promiscuité vous oblige à plonger vos regards soit dans vos portables, ce que font les trois quarts des gens, soit de rencontrer et dévisager votre voisin, votre voisine si proche de vous que l'on pourrait lancer la musique et commencer un tango surtout lors des virages amorcés avec une telle douceur que l'on comprend très vite la différence entre l'orient et l'occident.

Je suis debout , collée contre la barre de séparation devant la porte centrale . Des mains , des pieds, partout, le bus lance sa course folle, j'en ai pour 25 minutes minimum, je prends mon mal en patience, la nuit vient envelopper ce wagon spéciale, habituée au brouhaha je vis mon parcours dans un silence étrangement reposant. c'est ainsi Israël, aucune crainte, nous sommes du même peuple, rien à voir avec les trajets de l'occident dans ce qu'ils appellent les transports en commun qui virent bien souvent à l'affrontement du fameux "vivre ensemble" Ici le verbe vivre se suffit à lui seul, pas besoin du "ensemble" nous sommes de fait unis, rajouter ensemble serait un pléonasme que de l'unir à Vivre. Le peuple ici Vit, après avoir survécu...

Perdue dans mes pensées, je n'entends pas la porte centrale s'ouvrir, je sais que je ne suis pas arrivée à destination, je ne regarde pas...pourtant, elle entre, elle est là, si différente de nous tous, elle se tient avec ses multiples sacs en plastique, disparates qui me font penser aux poupées russes. On pourrait tous les emboîter les uns les autres, elle a préféré s'en encombrer, mystère d'une vie en déchéance.

Soudain , là aussi, j'oublie où je suis, j'oublie ce bus rempli d'humains, je n'entends plus rien si ce n'est mon Elohim qui me parle. Je l'entends avant de la voir, elle est sur son téléphone, les yeux rougis, je ne saurai jamais si le vin l'a aidé ou si sa peine a elle seule a coloré ses yeux magnifiques d'une beauté digne d' Esmeralda. Elle se met à invectiver en hébreu tous ceux qui la regardent. Étrangement elle ne me dit rien, ne m'agresse aucunement , elle s'en prend à ses regards posés sur elle, elle est assise à même le sol, comment a-t-elle pu trouver de la place là à nos pieds, mystère de l'orient, tous savent se pousser et faire de la place...

Puis un de ses sacs se rompt , le melon roule au milieu des sièges, entre les pieds, elle le regarde partir, elle ne bouge pas, un autre fruit suit le même chemin, son inertie me sidère...Je comprends , elle attend, ...

Des mains se tendent , lui rendent ses fruits, les posant à même le sol, mais le bus a une trajectoire contraire à la loi de la pesanteur, les fruits entament une valse digne de Jacques Brel, une valse à mille temps...

Je me retrouve assise près d'elle, je ramasse fruits et légumes, je fais le tri de ses sacs, je finis par avoir raison de "ses poupées russes" elle n'en aura plus que deux valides, bien remplis , solides à ses pieds. Je découvre un corps quelque peu malmené, sans doute une infirmité dorsale qui l'oblige à la danse du canard. J'ai encore une fois envie de pleurer...décidément mon Eretz a le don de faire marcher mes glandes lacrymales...Yahshoua a pleuré sur Yeroushalaïm...je me sens en symbiose avec Lui, avec elle cette pauvresse là perdue au milieu de tous .

Soudain elle se redresse, pointe son doigt sous le nez de chacun, sauf le mien, et magie incroyable se met à parler en Anglais, comme si je devais comprendre le message délivré, moi qui n'avait pas ouvert une seconde la bouche.

Elle parle, plus qu'elle ne crie cette fois-ci, elle est fière ma gitane, parce qu'elle est une Esméralda dans son vestimentaire comme dans son faciès. Elle leur donne la morale de leur vie, "vous êtes tous faux dans vos vies, vous êtes tous des hypocrites, ..." et la voilà qui me montre du doigt et qui enchaîne, "elle c'est une juste, c'est une vraie, elle sait aimer, pas comme vous"...

Ma main s'avance en douceur, je relève sa mèche rebelle, couleur auburn, qui lui cache la moitié de son regard, nos yeux se croisent, la vie prend forme en elle, je lui souris , je lui dis qu'elle est belle, si jolie. Elle se calme, se rassoit, reprend son portable, elle disparaît dans les pieds des uns et des autres, ma station est là, je descends, J'ai laissé là, quelque part dans un bus, un peu de moi, un peu d'amour, beaucoup d'Elohim.

La nuit m'enveloppe, il fait frais mais j'ai chaud au cœur, j'ai envie d'aimer toujours plus.