J'AI RENDEZ-VOUS

28/08/2018

Yeroushalaïm.

 Le matin se pare de sa chaleur d'été, couleur blanche et lourde, il faut déjà faire tourner la clim.

La moiteur du jour fait écho à la vie qui s'éveille, celle qui vous prend dès les premières heures, ici l'on travaille tôt, les journées sont longues.

Je m'habitue peu à peu à cette vie , en contraste de l'occident, incomparable dans ses codes, ses normes, ses richesses humaines. Mes voyages de diaspora en Eretz ont provoqué la lente mutation d'un être en sommeil, enveloppé dans son cocon, une "lumière" qui brûle , en souterrain, et qui vient de trouver un faisceau de vie, d'oxygène pour éclater à l'air libre.

Me voici là, assise, regard perdu dans le lointain, cherchant, je ne sais quoi, se sentant désarmée parce que sans doute n'ayant pas saisi le sens de cette journée. J'attends, je commence à m'irriter, cela dénote avec la tranquillité active de Yeroushalaïm.

J'ai rendez-vous...

Comme une évidence venant d'un autre monde, d'un autre ailleurs, d'un lieu céleste, l'ordre ne fait plus qu'un avec mes pensées, ma chair, mon cœur. Je saisis le pourquoi de mon irritation, l'on m'attend. 

L'urgence sonne dans mes veines, comme si le train allait partir sans moi, il me faut aller, c'est vitale, je ne sais pas où, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas qui, je dois ....J'ai rendez-vous.

Depuis trois années lunaires, ma vie est rythmée par d'incessants allers retours entre l'occident et mon Eretz que j'aime à en mourir. Mon quartier d'amour au plus près de Marané Yehuda, ce shouk aux senteurs explosifs, aux cris multicolores, en mouvement telle une valse à mille temps, me happe à toute heure, chaque jour. Les grecs avaient érigés des amphis de débats, ici Adonaï a permis, voulu, les rencontres d'amitié, d'amour, d'âmes en souffrances, enchaînées attendant la délivrance, la fin d'un tunnel ténébreux , la victoire de la vie.

A première vue, c'est un Marché, échange économique surtout, lieu où s'affaire en allure TGV bon nombres de visiteurs, ils n'ont rien à envier au Lapin toujours en retard d'Alice aux pays des Merveilles.

Le temps, il faut prendre le temps. 

L'entrée du Shouk demande force et courage, détermination et volonté. Réaction physique , choisir le point d'encrage le plus aisé, là où les rues sont moins chargées en troupeau humains. C'est sans compter le Guide, le Rouah, qui conduit toute chose et loin des préoccupations charnelles, nous fait traverser nos propres "fournaises". Nos pensées sont loin d'être celles d'Adonaï, surtout quand il s'agit de retrouver une de ses brebis.

Me voici donc en ce matin moite et chaud, en plein mouvement , avançant , reculant selon la foule qui m'emporte, Piaf y aurait sans doute trouver mesure chantante .

Soudain, au détour d'une allée, un croisement en plein shouk, là où se rencontre la foule la plus dense, celle qui danse le tempo entre énervement, patience, abandon , volonté, je l'ai vue, elle est là.

Je l'ai su dès que mon regard a croisé sa frêle silhouette, tel un fétu de paille emporté par la bourrasque, elle était là, posée tranquille, absente, comme ignorante du monde fou qui l'évitait, la contournait, l'ignorait.

Elle ne me voit pas, elle me tourne le dos. Elle regarde le stand des boissons fraîches, ces fameux box où coulent le jus des fruits exotiques, où l'abondance fait honte à la misère bien connue de la ville.

Mes yeux commencent par découvrir ses chaussures, des baskets usées, propres mais vieillies par le temps, comme elle d'ailleurs, elle fait parti de ces seniors que l'on ne voit plus sans doute parce qu'ils gênent, parce qu'ils nous rappellent, dans notre inconscient, que c'est aussi notre lot, vieillir, mourir, l'homme n'aime pas se souvenir qu'il est mortel...

Son corps si menu est recouvert d'un manteau trop grand, trop long, on dirait l'épouvantail de mon grand oncle dans sa ferme auvergnate là-bas en diaspora quand ma jeunesse a rencontré une branche familiale campagnarde. 

Je le revois cet épouvantail, avec son chapeau de paille, il s'agitait tout seul sur son tronc de bois, je me demandais bien à quoi il pouvait servir, pensant que mon parent avait décidément de drôles de loisirs. C'était l'époque où l'enfant n'a pas le droit à la parole, on ne lui parle pas, on ne lui explique pas, c'était ainsi, rien est à juger.

Bien plus tard j'ai appris que les oiseaux venaient manger les graines des champs, l'épouvantail ce monsieur sans âge, défraîchi, les faisait fuir. Étrangement, ma petite vieille dans le shouk, faisait fuir les gens, autour d'elle un espace circulaire que nul n'osait franchir. Le faire, c'eut été s'exposer à une rencontre, personne n'en voulait, l'évidence était bien réelle.

Je n'avais pas encore vu son visage, seul des cheveux gris épars sortant de son bonnet en laine...Nous sommes en été, elle est manifestement soucieuse de répondre à des codes spirituels, on ne montre pas ses cheveux, à moins que faute de soin, elle ne peut les entretenir et les cacher permet aussi de sauver une fierté dont nul ne s'inquiète.

Je me sens libre et humble, j'avance ma main , je la pose délicatement sur son épaule, je ne parle pas l'hébreu, dû moins je suis en apprentissage, les mots me permettent de survire pas de tenir une conversation.

Elle se retourne lentement, nos yeux se croisent, l'amour d'Adonaï est au rendez-vous. Elle a des yeux bleus, d'un bleu extraordinaire, comme deux diamants au milieu d'un visage strié par les années, sans doute les soucis, et certainement les larmes.

Elle ne demandait rien, elle était juste là. Elle me regarde étonnée, ne parle pas, n'avance pas la main des mendiants, elle attend , elle me sourit. Je suis émue, c'est elle qui sourit, c'est elle qui dans cette jungle d'indifférence, me sourit. J'ai juste envie de pleurer.

Je lui montre le stand de fruit , celui qu'elle regardait longuement, je peux l'aider , lui offrir quelque chose....j'ai presque honte, je n'ose plus continue à parler, je ne sais plus, j'ai juste envie de rester avec elle, de l'aimer, de l'aider, elle a tant à m'apprendre...

Elle décline, elle n'a besoin de rien, elle est ici pour ses enfants..Je comprends ce mot,  aussi bien au singulier qu'au pluriel. En Israël, c'est le mot clé de toute conversation, Eretz ne peut continuer à vivre que si la famille s'élargit, l'ordre d'Elohim est respecté, allez et multipliez-vous !

Yeledim...les enfants,...Je maîtrise les chiffres, cela me permet de comprendre qu'elle a une grande famille, vu son âge elle a sans doute parlé de ses petits-enfants aussi. Pour elle , rien, elle ne veut rien...Je me reconnais en elle....je me revois des années en arrière, laminée par une vie peu glorieuse dans laquelle je me battais non pour ma vie mais pour mes enfants. Les matrices se reconnaissent , nul besoin de discourt, il n'a d'égal que le son du Shofar qui sonne le ralliement au Père, l'appel de la Délivrance, Yahshoua à son épouse bien aimée, le cri de notre Aba pour ses Enfants.

Nos yeux se plongent dans l'une et l'autre, le temps s'arrête, la cacophonie du shouk n'est plus qu'un murmure lointain, nous restons là , ma main dans la sienne, peu importe le billet qui s'y trouve, ma main ne connait pas ce qui est au Père et qui revient de droit à sa brebis dans le besoin.

Elle ne le regarde pas ce billet, elle garde ma main dans sa main, nous vivons un instant de bonheur, nous sommes ensemble, nous donnons chacune à l'autre ce qu'Adonaï a de meilleur en nous. Elle me donne sa force, sa vie , son sourire, sa beauté, son côté paisible dans le tourment, sa volonté de vivre envers et contre tous, elle est là, mon rendez-vous, celle que mon Aba avait prévu.

Je m'extirpe de ce contact, toujours ce soucis du respect de l'autre, d'éviter la gêne. Je m'éloigne, elle me rattrape, c'est naturel, je la prends dans mes bras, elle se blottie tout contre ma poitrine, je la sens se détendre, et nous restons encore là, je lui offre refuge, elle consent, Adonaï fait le reste.

L'étreinte est pur bonheur, mes larmes coulent, je l'aime tant de l'amour du Père, elle le sent, elle se laisse aller, et ne veut plus sortir de cet instant béni. Je la laisse choisir le moment de la fin.

Je fais trois pas et soudain un cri, une main, je me retourne, elle est là devant moi, les larmes coulent, elle pleure. Mes enfants viennent d'arriver juste à cet instant, ...Elle les voit, me demande s'ils sont miens, j'acquiesce . Dans les larmes qui sont l'expression véritable de son cœur, de son âme, celles qui émanent du cœur d'Adonaï, elle lève ses mains et les posent sur leur tête une après l'autre tout en priant les yeux levés vers les cieux.

Plus de shouk, plus de toit , plus de cris, plus de foule...instant magique, nous sommes en diapason, transportés dans un champ de liberté , la présence du Ruah est si forte, que je sens sa douce brise, son bien-être, ...La frêle créature rejetée par les hommes, fait couler sur nous les bontés d'Adonaï. Elle implore sa grâce pour nous, sa vie, elle exprime sa reconnaissance au Père.

C'est cela Yeroushalaïm, dans le désordre, dans le déshonneur, dans la richesse, comme dans la misère, les enfants d'Adonaï ont la signature du Créateur dans leur cœur, ils savent le sens du Toda, de la prière de reconnaissance. 

L'Amour est un bouquet de violettes dit une chanson; à Jérusalem , en Eretz, l'Amour est un champ de Lys , aux milles teintes; on les trouve à tous les coins de rues, elles sont là , fragiles, sensibles, enfermées, porteuses de richesse, il suffit juste d'ouvrir les yeux, de dépasser l'image de l'épouvantail pour découvrir la beauté du diamant que porte chaque brebis d'Adonaï.

Toda Raba Aba...Je t'aime tant !